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Affichage des articles du février, 2014

VANDA SPENGLER AURA TA PEAU


 Pour son documentaire Vanda Spengler aura ta peau, Antoine Desrosières voulait que je lui raconte une histoire, plus qu’un descriptif, en partant d’une photo de la photographe Vanda Spengler.Voici le texte d'origine :
"C'est une histoire qui a commencé au début des années soixante, quand de Gaulle et ses militaires ont choisi d'installer une centrale pour fabriquer du plutonium une vingtaine de kilomètres à l'est de Cherbourg, sur la pointe de La Hague…
Alors, ils ont fait appel à des gens comme lui, c'est à-dire : une coupe en brosse, des lunettes, souvent, un imper, et une sacoche contenant toutes sortes de calculs incompréhensibles pour des gens comme nous. 
Un temps, il avait travaillé sur une histoire rails à Shanghai, et puis il y a des photos de lui dans d’autres pays, en short, en chemise militaire, tenant fraternellement par l’épaule ses collègues de chantier, regard frontal dans l’objectif ; et puis, il était revenu ici.
Le train qu'il empruntait à l'époque, circule encore aujourd'hui, improbabilité dans un temps qui se contracte... Quai E, sans changement à partir de la voiture sept, annoncé à neuf heures trente-huit, mais partant le plus souvent à neuf heures quarante-trois ; les pas pressés, le coup de sifflet avant la fermeture des portières, et l'odeur des quais de départ, le fer gris mêlé au caoutchouc charbon.
À l'époque, il ne faisait pas le trajet quotidiennement, il n'y avait pas encore le turbo, et la durée du voyage rendait impossible un aller et retour dans la même journée.
On ne sait rien de ses voyages dans la campagne française, ce n’est pas le genre de choses dont il parlait à table... Sans doute, ouvrait-il sa sacoche, consultait-il des papiers, des feuilles, dans un ordre connu de lui seul... Puis, il levait les yeux sur le compartiment, et consultait sa montre... Peut-être s'autorisait-il à appuyer sa tête contre la vitre ; la vibration froide et rapide, petite onde électrique, le renvoyait dans ses pensées intimes, un demi-sommeil à contempler une nature sans fin peuplée de boccages, de champs, avec des vaches et des chevaux, parfois des ânes et des poules, des moutons aussi, et les pavillons, les maisons et les fermes, les petites routes au rythmes des poteaux électriques.
Il a ressenti les premières modifications en lui, après les évènements de Soixante-huit... Il n’aurait pas pu vraiment décrire ce qu'il ressentait, mais il était clair que quelque chose en lui s’était modifié.
Avec l'avènement de Pompidou, la Hague s'est démilitarisée, se spécialisant dans le traitement de déchets radioactifs, tout en offrant ses services aux sociétés civiles. Il y eut quelques mois incertains où personne ne savait ce que ça allait donner.
C'est seulement avec le premier choc pétrolier et Giscard d'Estaing que les demandes ont commencé à affluer. Disons que ça ne le préoccupait pas plus que ça, il avait toujours la même sacoche, le même imperméable, peut-être une silhouette un peu plus fragile au gré des intempéries...
Il continuait de revenir sur Paris les vendredis, en fin d'après-midi, avant d'y retourner le lundi matin, parfois le mardi...
En 75 ou 76, il a commencé à se sentir de plus en plus léger, jusqu'au moment où plus rien ne lui pesait, plus rien de ses secrets ne comptait... La mémoire des corps qu'il avait aimé, qu'il avait connu, même ceux qu'il n'avait désirés que dans l’espace de quelques heures, s’échappaient de lui pour rester à quai, emmêlés, nus, endormis, enchevêtrés.
On peut penser à la panique sans fond qu'il dut ressentir la première fois, la peur du regard des autres aussi, jusqu'au moment où il comprit qu'ils ne voyaient rien et que, de toute façon, ils s'en foutaient probablement... Après tout, peut-être avaient-ils leurs propres corps abandonnés en amas sur le quai, leurs cadavres dans leurs placards, « la littérature et ses sales petits secrets » comme le disait Deleuze à l’époque, toutes ces choses impossibles à oublier mais qu'on doit laisser quand on s'en va...
Et puis un jour, il a cessé de prendre ce train… La maladie, la mort, un changement de vie, on n'en sait rien… Le plus curieux, c'est que sa place, toujours la même dans un sens comme dans l'autre, reste, depuis, toujours inoccupée. Il peut y avoir des vacances d'été ou d'hiver, des ponts et des congés scolaires, des creux de semaine désertiques, c'est quelque chose d'immuable, et les habitués qui vont chaque fois au bout de la ligne Paris-Cherbourg, le savent bien, personne ne peut ni doit s'asseoir à sa place… De toute façon, tout le monde s’en fout, plus rien n'est à sa place."


Le site de Venda Spengler 


LA SOLITUDE DE L'OURS POLAIRE / DZAHELL



La solitude de l’ours polaire de Louis-Stéphane Ulysse


La solitude de l'ours polaire Louis-Stéphane Ulysse  E-Fractions éditions
La solitude de l’ours polaire
Louis-Stéphane Ulysse
E-Fractions éditions
La solitude de l’ours polaire
« C’est moi qui lui avais mis ça dans la tête : la voir faire ça avec Hawaii Fender …» Cette simple phrase de Louis-Stéphane Ulysse plonge d’entrée le lecteur dans l’ambiance de ce roman. Cet homme vit cette obsession jusqu’à ce que sa femme l’accepte, peut-être par renoncement tout simplement, car elle ne formulera pas le « oui ». A partir de là, j’ai senti que tout allait devenir inéluctable. A l’hôtel où loge Fender, le mari reste devant la porte, à écouter les bruits émis dans la chambre, des sons qu’il n’a jamais entendus de son épouse. Et le fossé va se creuser entre eux-deux, rien ne sera plus comme avant. « Je me cogne contre les murs, je me déchire dans la boue… »
Etonnant aussi l’espace dans lequel évoluent les personnages. Une ville qui ressemble à un dépotoir, à un ghetto, se dépeuplant au fur et à mesure du récit.« A travers les vitres, les rues se ressemblaient toutes ; jungle concrète privée de vie, trottoirs déserts, immeubles trop hauts… »
On sent qu’une tragédie a eu lieu sans doute bien au-delà du seul réchauffement climatique, en résultant peut-être.
Le malaise va crescendo suivant les descriptions de plus en plus précises de l’auteur dont celle de cet ours polaire isolé sur cet iceberg dérivant que la foule de curieux espère apercevoir.
Hawaii est aussi un personnage surprenant, qui fera un séjour en prison sans que nous ne sachions autre chose qu’il portait un tablier sali de sang. Le narrateur le retrouvera et ils se côtoieront à nouveau dans une église en ruine devant l’autel couvert de bougies, sans se parler pour autant. 
C’est une lecture qui m’a désarçonnée.L’écriture de Louis-Stéphane Ulysse est très imagée, et poétique. Il parvient dans ce texte pourtant court à faire émerger beaucoup d’interrogations, de réflexions sur la solitude bien sûr, la lente dérive des sentiments humains, la peur de l’abandon et dépeint par petites touches une vision de l’avenir de notre planète, une vision apocalyptique.
Une extrait qui m’a beaucoup émue, le narrateur s’exprimant après la perte de son épouse.
«  Bien sûr, on a inventé les mots et, bien sûr, les supports ne manquent pas pour les dires, les écrire, mais rien n’existe vraiment pour sortir ceux qui sont en nous quand il y a le vide de l’absence…Et quand bien même on finirait par pouvoir sortir ces mots de notre corps, une fois seul, il n’y aurait aucun changement, parce que cette douleur-là ne se partage pas. »
La bande son accompagnant ce magnifique texte est de Caroline Duris. Elle donne encore plus de profondeur aux mots de Louis-Stéphane Ulysse. Les émotions ressenties à la lecture sont musicalement imagées. 
Merci à Franck-Olivier Laferrère qui m’a permis de lire ce récit.
Récit inédit / Livre numérique augmenté tous supports / ISBN : 979-10-92243-02-4 / ©E-FRACTIONS EDITIONS/LSU-mars 2013      Le site 
En vente sur L’immatériel  3 € 99  Version Iphone/iPad (epub )
Illustration de pwcca