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LA SOLITUDE DE L'OURS POLAIRE / PENSEES LIBRES






My ebook is richer than yours.

J’ai récemment eu le plaisir de jouer l’apprentie sorcière avec le dernier-né d’e-fractions.com, maison d’édition numérique qui publie peu, mais bien, en numérique évidemment.

La Solitude de l’Ours Polaire de Louis-Stéphane Ulysse est un texte magnifique qui raconte une histoire poignante. Pour en savoir plus sur le sujet, je vous recommandel’excellente chronique sur le site de dzahell qui devrait vous donner de sérieuses envies de lecture.

Mais La Solitude de l’Ours Polaire n’est pas un livre ordinaire, c’est un livre enrichi. Et c’est ce dont je vais vous parler : de son aspect technique. Un livre numérique est considéré enrichi lorsqu’il intègre son, ou images, ou les deux au fil de sa lecture.

Enrichi ou augmenté ?

Enrichi est à mon avis mal choisi, une mauvaise traduction de l’expression anglo-saxonne ‟ augmented ebook ”. Livre augmenté est plus précis, plus correct. D’un point de vue sémantique, ‟ livre enrichi ” suggère que la valeur intrinsèque du livre en question est moindre dès lors qu’on le prive de sa ‟ valeur ajoutée ”. ‟ Livre augmenté ” revient à dire qu’une dimension supplémentaire lui est conférée, sans suggestion de ‟ meilleur ” ou de ‟ moins bon ”. Et je crois que c’est mieux ainsi

Ce livre s’accompagne d’une musique de Caroline Duris.  C’est ce qui en fait un livre augmenté et les deux se lient harmonieusement tout au long de la lecture. Kant a dit que la musique est la langue des émotions ; ici, texte et musique parlent d’une même voix, mais ont tous deux une âme et une atmosphère qui leur sont propres et leur permettent d’exister aussi bien ensemble que séparément.

Car suivant le type d’appareil que vous utilisez pour vos lectures numériques, vous risquez de devoir les utiliser séparément.

Bienheureux les utilisateurs d’iOs, car le royaume du numérique augmenté leur appartient.

Le livre a été conçu principalement pour le système d’exploitation iOs (Apple, pour ceux qui ne sauraient pas). Donc si vous possédez un iPad ou un iPhone, félicitations, tout va marcher comme sur des roulettes. Par contre si vous possédez autre chose, de la vieille liseuse asthmatique d’il y a 3-4 ans à la superbe tablette Galaxy Note en passant par toutes sortes d’appareils dont le système d’exploitation n’est pas une pomme, ça se complique… Mais ne vous en faites pas, il y a toujours une solution.

Mais pourquoi l’éditeur a t-il privilégié Apple ?

Bonne question… Eh bien c’est tout simple : il n’a pas eu le choix. Techniquement parlant, seul l’iOs d’Apple avec iBook/iTunes permet de lire correctement un fichier EPUB texte+son, tout en un. Les autres en sont à l’heure actuelle, incapables. Ne me demandez pas pourquoi, ce serait trop long à expliquer. Disons pour faire court qu’une bataille fait rage entre les divers standards utilisés pour produire un livre numérique (augmenté ou pas) et que tant qu’un vainqueur n’aura pas été déclaré, les éditeurs numériques seront contraints de faire des choix et privilégier la plate-forme la mieux adaptée à leur produit. Parce que si vous voulez optimiser votre livre pour tous supports, c’est possible (en théorie) mais ça va vous prendre tellement de temps et de maux de tête que vous ne le ferez pas (en pratique).

Revenons plutôt à nos moutons digitaux…

J’ai donc testé l’ouvrage sur plusieurs supports et plusieurs applications, et voici les résultats, ainsi que quelques conseils pour rendre votre expérience la plus fluide et agréable possible.

First things first.

Lors de l’achat du livre, http://e-fractions.com/librairie/ – vous avez 3 options de plateforme, clairement indiquées : une version iOs (Apple), une version tous supports (Android, Windows…) et une version Kindle (Amazon). Toutes sont au même prix, choisissez la vôtre, payez, téléchargez… et après, on fait quoi ?

Vous avez une Pom, Pom, Pomme…

Facile…lancez votre app (iBook), en haut de la page 4 juste au dessus de la première phrase du livre, vous avez un lecteur de musique. Super, c’est comme ça que doit se passer. Allez-y, cliquez, réglez le son à votre convenance, mettez vos écouteurs si le cœur vous en dit, lisez, tournez les pages, laissez vous emporter… Vous voici plongé au cœur de l’univers littéraire et musical imaginé par l’auteur et l’éditeur.

CAVEAT – Si vous ne voulez plus de la musique, je vous conseille de baisser le volume son de votre appareil. Pour des raisons techniques indépendantes de la volonté des concepteurs, (c’est la faute au code) le lecteur de musique n’est accessible que de la page 4.

Si vous lisez sur votre Mac, ne comptez pas sur Digital Editions pour lire ce livre. Il vaut mieux utiliser Calibre (lecteur gratuit, version récente SVP) qui vous offre les mêmes possibilités de lecture augmentée que l’iBook. Halleluya.

Pour le petit bonhomme vert, les machins à fenêtre et les autres.

Pour le reste du monde digital (Android, Kobo et al.) c’est moins évident. Mais ça peut le faire, comme on dit… Choisissez l’option ‟ Tous supports ” et vous recevrez deux fichiers séparés : un EPUB pour le livre et mp3 pour la musique. Un peu de patience, un peu de méthode, vous allez y arriver. Même si vous n’êtes pas un geek certifié…

De quoi avez-vous besoin ?
A priori rien, vous avez déjà tous les outils nécessaires sur votre tablette (ou liseuse, c’est selon). À savoir :
- Votre logiciel de lecture habituel. Kobo par exemple, mais vous pouvez aussi utiliser FB Reader ou CoolReader par exemple (gratuits et disponibles sur le Google Play Store).
- Votre lecteur de musique favori. C’est tout simple : il vous suffit d’envoyer vos fichiers dans leur bibliotèque respective. Si votre équipement (liseuse, tablette ou smartphone) est relativement récent, l’opération est automatique.

À présent, ouvrez le fichier EPUB. En page 4, vous trouverez un message vous informant que le fichier audio n’est pas supporté par votre appareil ou application. Pas de souci, cela ne veut pas dire que votre équipement est défectueux. Allez maintenant sur votre lecteur de musique, ouvrez le fichier mp3 que vous venez juste de télécharger, cliquez… c’est parti ! Il ne vous reste qu’à retourner à votre livre et commencer votre lecture. Vous n’avez rien à envier aux Apple Afficionados. Je gage que des la première page, vous aurez oublié vos petits tracas techniques et la frustration qui les a accompagnés.

Et pour le Grand Méchant Loup…

Vous avez un compte Amazon et/ou vous lisez sur Kindle ? Pas de problème, tout est prévu. Sur le site de l’éditeur, choisissez la version Kindle. Amazon utilise un format propriétaire (awz) pour ses ebooks et par conséquent ne lit pas les fichiers EPUB traditionnels. Vous recevrez donc le livre d’un coté et le fichier mp3 de l’autre. La procédure pour obtenir lecture + musique en simultané est la même que pour Android/Windows ci-dessus, lancez d’abord votre application Kindle, ouvrez le bouquin, etc…



Une autre façon de lire.

Le livre augmenté est la conséquence naturelle du livre numérique, une sorte d’évolution darwinienne qui permet à de nouvelles espèces, avant-gardistes et évolutives, de se développer. L’Ours est avant tout un livre, mais il est aussi un travail créatif et collaboratif.

Je ne crois pas que le livre augmenté prendra la place du livre traditionnel. Mais les deux peuvent exister sans que l’un nuise à l’autre. La Solitude de l’Ours Polaire est une expérience audacieuse et réussie, une immersion différente dans le monde de la lecture et qui vous laisse entrevoir les possibilités d’un futur tout proche…

Augmenté ou pas, La Solitude de l’Ours Polaire se lit et se relit sans lassitude. Je le sais, je l’ai fait plusieurs fois alors que je testais à travers de multiples supports. La musique est une toile de fond délicate, émouvante et envoûtante. Elle s’écoute avec ou sans le livre. D’ailleurs je l’écoute en écrivant ce billet.

Bonne lecture, bonne écoute. Ensemble ou séparément.

Julie

Source : http://penseeslibres.com/my-ebook-is-richer-than-yours/

LA SOLITUDE DE L'OURS POLAIRE / LES AMOURS DE LIVRES



« Je m’arrête de faire ce que j’ai à faire et je regarde le ciel. Il tourne au-dessus des vies, il avance et roule sur lui-même, et je me dis que nos vies seraient plus simples si elles vivaient comme lui. Le ciel vit sur une route sans fin, peuplée de tourments, de bouillons, d’apaisements, mais il se désole parce que rien ne vit dans son territoire, et rien ne vit en lui… Parfois un nuage noir passe sur nos silhouettes isolées comme un lent bombardier… » Sous le ciel-couvercle, les individus se poussent à la perte, perdent, se perdent et vivent dans le deuil de ce qu’ils ont perdu. Ils dérivent, pareils à des icebergs perdant toute consistance dans le réchauffement climatique. L’onirique flirte avec le cauchemardesque. Avec La solitude de l’ours polaire, Louis Stéphane Ulysse nous parle d’amour et de désir dont on ne sait que faire. Extrait 1 : 
"J'ai peur. J'ai peur qu'un matin elle ne se réveille pas ; j'ai peur de sa place vide dans le lit, c'est pourquoi je n'aime pas sa façon de respirer : trop fragile, trop légère, comme un souffle qui ne tient qu'à un fil. Je me lève, je descends les escaliers, et dans le salon, j'attends que la peur s'éloigne. J'essaye de croire que tout reviendra comme avant, comme quand nous étions innocents, comme quand nous faisions tout, sans savoir ni conscience. Je peux rouler sous la pluie battante, rouler jusqu'à ne plus savoir où je suis, ni où je vais, seulement éclairé par la foudre.  Je peux passer la nuit à chercher des affiches d'Hawaii pour les arracher, en me disant que nos vies peuvent encore changer. Je me cogne contre les murs, je me déchire dans la boue... Un soir, je me suis arrêté au bord de la route qui domine la vallée. Il y avait toutes ces lumières en contrebas, et je regardais le monde sans moi." Extrait 2 : "... C'étaient les images de la veille qui nous avaient donné envie d'aller le voir. Un iceberg géant s'était détaché de la banquise pour traverser l'océan. C'était devenu courant, ces dernières années, mais ça fascinait toujours autant, et quand ça se produisait, on faisait même des paris en se demandant jusqu'où irait l'iceberg, et dans quel état... Cette fois, en prime, il y avait un ours polaire dessus. Il tournait en rond, piégé, prisonnier sur son bout de glace. Au fur et à mesure de sa dérive, il perdait en consistance. Sa fourrure et toute la densité de sa chair avaient perdu de leur cruauté." Mon avis :   Encore une belle surprise... Une écriture qui nous emmène dans un monde onirique de désir et de douleur à l'image de cet ours polaire à la dérive sur son iceberg.  Un homme emmène sa femme voir un mystérieux Hawaii, le lendemain le silence s'installe dans le couple, nous ne saurons jamais ce qui s'est vraiment passé cette fameuse nuit... puis soudain l'absence... La dérive commence tout doucement, d'abord l'attente, le vide et la douleur, celle qui n'a pas de mots, celle qu'on ne peut pas partager au début.
Louis-Stéphane Ulysse d'une écriture onirique que j'aime particulièrement  nous entraîne dans les méandres des sentiments humains et nous parle d'amour, un livre à découvrir absolument.Un dernier passage dont la musique des mots a parfaitement résonné à mon oreille au cours de la lecture : "Un soir, enfant, je m'étais perdu sur les berges dans la nuit. Je ne retrouvais plus le chemin de la maison. D'étranges racines sortaient de la boue pour m'enlacer. Par-delà les grillons, des voix venues des arbres m'appelaient avec douceur. Il y avait des formes vivantes et lumineuses là-bas, au loin, sur le fleuve... Petite lueur dansante qui me ramène au présent... Je regarde ma femme marcher devant moi comme si je n'existais plus pour elle, une femme sous une autre influence, murée dans sa nuit..." Vous avez également en accompagnement de l'eBook une magnifique BO de Caroline Duris en parfait accord avec le texte à découvrir et à écouter encore et encore.Je remercie encore une fois Franck-Olivier Laferrère pour sa confiance ainsi que Les éditions E-FRACTIONS.

SOURCE : http://les-amours-de-livres-de-falbalapat.over-blog.com/m/article-116508388.html



LA SOLITUDE DE L'OURS POLAIRE / LA BAUGE LITTERAIRE



Louis-Stéphane Ulysse, La solitude de l’ours polaire

Publié le 25 mars 2013 par tomppa28

On le sait, l’effraction est une spécialité de l’équipe réunie autour de Franck-Olivier Laferrère et de Virginie Vaylet. Cet esprit effractionnaire s’est manifesté une première fois, aux yeux de tous, en automne 2011, à l’occasion du festival Effraction#1 tenu à la Galerie de Nesle. L’équipe s’est ensuite munie d’un bras littéraire avec la parution, le 14 février 2012, d’une première effraction littéraire commise avec la complicité des Éditions Edicool : Aimer, c’est résister, un recueil collaboratif signé Ciderrant Prod. Quelques mois plus tard, la parution de Lawrence d’Arabie. À contre-corps marque une étape supplémentaire dans l’affirmation littéraire des effractions, le petit texte battant le pavillon flambant neuf des E-Fractions Éditions. Et c’est avec la publication d’un troisième titre, La solitude de l’ours polaire, texte onirique sorti de la plume virtuelle de Louis-Stéphane Ulysse, que Laferrère confirme sa volonté de donner une assise durable à l’esprit de cette résistance bien particulière.
La solitude de l’ours polaire, c’est un texte qui s’ouvre sur un coup de tonnerre : l’obsession du narrateur de voir sa femme « le faire avec Hawaii Fender », but qu’il poursuit pendant des mois en coulant « en elle tout le poison de [son] obsession », l’assurant toujours et encore que « ça serait bien qu’elle le fasse avec Hawaii Fender » (I). Elle finira par céder, mais lui ne la verra pas « le faire » parce qu’il restera dehors, dans le couloir, aveugle, pendant que de l’autre côté se passent des choses qui font éclater sa vie en mille éclats, malgré la moquette qui « compressait l’air, avant de l’absorber » (III).
C’est, en fin de compte, cette rencontre-là, amenée par la fascination qu’exerce le musicien sur le narrateur, qui introduit dans le texte comme une faille, un décalage qui finira par se propager jusqu’aux décors. Ceux-ci, vaguement familiers dans la première partie du récit, deviennent franchement apocalyptiques à partir du chapitre XII, grâce à une chiquenaude temporelle qui propulse le texte « quelques années » en avant, dans un avenir donc pas si lointain que ça, et la ville qui, au moment où le narrateur conduit sa femme à l’hôtel de Hawaii, n’est pas sans rappeler les ghettos des grandes villes américaines ou les cités de la banlieue, « jungle concrète privée de vie, trottoirs déserts, immeubles trop hauts » (II), finit par ressembler, avec ses églises en ruine et ses autoroutes encombrées par des campings-cars en panne sèche finale qui « prenaient racine [...] et restaient comme ça, au beau milieu » (XXVIII), à une ville abyssale comme celle du Blade Runner, la pluie en moins, en proie à l’horreur d’un avenir aboli où la seule beauté – fatale – vient des bords de l’univers, témoignage des guerres menées loin des derniers hommes, rapporté par des êtres éphémères :
I’ve seen things you people wouldn’t believe. Attack ships on fire off the shoulder of Orion. I watched c-beams glitter in the dark near the Tannhäuser Gate. All those moments will be lost in time, like tears in rain.1
Dans cet univers-là, signé de la griffe de Louis-Stéphane Ulysse, les températures montent, les pôles sont menacés, les ours polaires dérivent sur les icebergs, et les villes se meurent. Les fous y sortent de leurs jardins et courent les rues dans un accoutrement absurde, mêlant la robe des membres du Klan au déguisement des enfants qui jouent au fantôme, proposant leurs femmes au premier-venu. Quand ils ne se rassemblent pas sur la plage pour assister, inconscients, au passage annoncé d’un iceberg avec son ours polaire captif, véritable memento mori brandi par le changement climatique, salué par la foule dégoûtée de ne trouver que les restes du fauve rejetées par les vagues (XII).
La folie y est côtoyée par la solitude, inscrite dans ce texte depuis ses premières lignes. Celle, évidemment, de l’ours polaire annoncée dans le titre qui, seul, se noie dans les flots. Mais cette solitude-là n’est que l’emblème de celle de tous les autres qui passent dans ce récit, sur fond de désolation et de société en désagrégation. C’est le cas du narrateur, seul une première fois dans le couloir de l’hôtel où il attend le retour de sa femme ; seul, après la mort de celle-ci ; seul, dans l’ascenseur qui le fait descendre dans la morgue ; seul, encore et toujours, sous un ciel vide. Sa femme l’est, elle aussi, seule. Seule, devant Hawaii Fender vêtu de son tablier de boucher ; seule, dans les coulisses quand la porte se referme derrière elle (VI) ; marchant devant son époux – seule –, « comme si [celui-ci] n’existait plus pour elle ; une femme sous une autre influence, murée dans sa nuit… » (VII) ; seule, enfin, dans la voiture écrasée, seule malgré les badauds. Seul, aussi, le voisin Wonkel, dans son jardin et dans sa garage ; seul, dans la nuit quand il passe de porte en porte pour proposer aux habitants de baiser sa femme avant d’être emporté, seul, par l’ambulance, avant de se pendre – seul, encore et toujours. Seul, lui aussi, Hawaii Fender, le musicien, seul, malgré l’entourage qui l’adule, « dans un pays d’ours polaires », dans « un monde qui ne veut pas de moi, un monde hostile et dérangé » (XI), seul, en prison d’où il sort abîmé, seul, dans le contre-jour (XXIX), seul, devant l’autel garni des photos de la femme du narrateur.
Il n’y a que les silhouettes venues du fond de la nuit qui peuplent cette désolation, spectres entraperçus sur les toits (II), dans les coulisses (VI), entre les arbres du cimetière où elles traversent le parc et montent dans la voiture (XXII) après l’enterrement de la femme. Silhouettes qui se rassemblent, « de plus en plus nombreuses » (XXXI), derrière Hawaii et le narrateur, devant leurs autels de fortune. Silhouettes qui hantent le décor et les imaginations, prennent la place des badauds, se greffent sur les vivants, comme sur Hawaii – « silhouette fatiguée » (XXIX) –, quitte à les remplacer comme l’épouse morte dont la silhouette rejoint le narrateur « à contre-jour dans la même pièce » (XXIV). Le récit progresse, jalonné de silhouettes et de cadavres, froids ou chauds, peu importe, à l’image de l’iceberg, de son ours polaire et de ses restes minables. Que dire alors de l’espoir naguère encore invoqué par le narrateur quand il s’obligeait à essayer
de croire que tout reviendra comme avant, comme quand nous étions innocents, comme quand nous faisions tout, sans savoir ni conscience. (X) ?
Dans un monde où la mort se donne en spectacle, que reste-t-il « quand tout a été fini » (XXX), si ce n’est l’effigie de celles et de ceux qu’elle a engloutis tandis que les badauds rassemblés devant l’autel, sont devenus, eux, des silhouettes ?
Ce texte si court pose tant de questions qu’on ne se lasse pas de le lire encore et encore, de plonger toujours plus loin dans l’espoir – ou la crainte – de toucher le fond. C’est à se demander comment aussi peu de paroles peuvent évoquer autant de défaites, laisser tant de choses dans la pénombre des phrases à moitié dites, et on en vient à comprendre, à force de réfléchir, que ce texte est bien plus qu’un rassemblement de paroles, qu’un récit : Il s’agit d’une véritable effraction littéraire qui force la porte du quotidien pour culbuter le mobilier des univers si bien rangés.
Louis-Stéphane Ulysse
La solitude de l’ours polaire
E-Fraction Éditions
ISBN : 979-10-92243-02-4
 _______________
Ridley Scott, Blade Runner, 1982. L’androïde Batty au flic Deckard, juste avant de mourir. [?]


LIEN VERS L'ARTICLE : http://postlucemtenebrae.eu/?p=5613



LA SOLITUDE DE L'OURS POLAIRE / ANNE BERT


La solitude de l'ours polaire
Ecrivains et auteurs : Louis-Stéphane Ulysse
Editeur : E-fraction Éditions
Thèmes : Livre numérique Inclassable Roman
il y a 4 heures Suivre · Utile · Commenter
La solitude de l'ours polaire, de Louis-Stéphane Ulysse,   est la  3ème publication des
 éditions E-Fractions, ( après  Aimer c’est résister et Lawrence d’Arabie ,  à contre-corps)  Je reviendrai dans une publication à venir sur ce que sont ces toutes jeunes éditions E-Fractions  dirigées  par Franck-Olivier Laferrère  et Paul Leroy-Beaulieu.

Le texte de Louis Stéphane  Ulysse ne plaira pas à ceux qui cherchent dans la lecture un moyen aimable et facile de passer un bon moment afin d’oublier la misère du monde.  C’est un choc frontal.  Pour ne pas  dire une effraction  dans  le prêt à penser.

Je n’imagine pas  que l’on puisse lire La solitude de l’ours polaire debout dans le métro sur son I’phone, ce qui me réconcilie avec les livres numériques qui ne seraient d’après leurs adeptes qu’un moyen de rendre la littérature légère et nomade.
 La  littérature n’a jamais été pour moi  un divertissement,  bien au contraire de me détourner du monde et des hommes ou de  me complaire à m’y  mirer,  j’y cherche  ce que je ne vois pas, ce que je ne sais pas, l’arrière du décorum,  le désordre,  bref ce qui me bouscule et m’égare. Et bien avec La solitude de l’ours polaire, je suis servie !  Il m’a fallu  plusieurs lectures pour  parvenir à dessiller et à m’emparer du récit que je ne peux déflorer dans cette note de lecture en raison  de son format très court, il faut laisser aux lecteurs la magie (noire)  du texte opérer.

Louis Stéphane Ulysse balance  le lecteur dans les remous du gouffre sans  même lui avoir fait faire trempette avant. A  la manière d’un road movie  marathon qui chemine sur les dérives du désir et de l’amour, l’auteur   met en scène un homme qui veut voir sa femme le faire avec Hawaii Fender, un musicien qui le fascine. De façon obsessionnelle, il ne vit plus que pour ça, prêt à tout, jusqu’à la folie, sans savoir si lui importe finalement qu’elle le fasse, qu’il le sache ou qu’il la voie faire.

Pour  dire le désir qui encombre les hommes et le désastre des solitudes qui les glace ou les échauffe, l’auteur décrit un monde peuplé d’hommes et de femmes perdus dans leurs délires,  des jungles urbaines  glaciales et une nature suppliciée.  Comme une procession d’aveugles, Ulysse embarque à la suite du narrateur et de celle de sa femme adorée et d’Hawaii, des personnages plus spectateurs qu’acteurs de leur propre existence  [ Je suis le grand croque-mitaine qui passe de maison en maison, en soulevant les toits pour voir ce qui manque à l’intérieur ]  dit Hawaii.
Et le pauvre ours   polaire  du titre du récit, aussi déboussolé que les hommes,  se donne en spectacle comme un miroir pour les spectateurs hébétés, prisonnier de sa banquise qui dérive  et  finit par disparaître on ne sait où  avec les restes de la pauvre bête.

Tout est exprimé de manière incisive et pourtant avec  tant de non-dits,  les ombres des hommes, des femmes et même des enfants se démultiplient, mouvantes, et le lecteur se surprend à chercher désespérément quelque chose de familier pour se raccrocher à une branche afin de ne pas se laisser embarquer dans la débâcle, [ Lumières des voisins encore  allumées dans la nuit, à ce demander ce qu’ils font, et toujours cette note sans fin, presque stridente, pour nous accompagner hypnotisés dans le vide de nos vies. L’angoisse a pris la place de notre désir. ]

Pourtant, si La solitude de l’ours polaire n’est rien d’autre qu’une  implacable complainte sur nos solitudes, nos peurs et l’absurdité de nos vies, la tendresse de Louis Stéphane Ulysse  pour ses personnages transparaît en filigrane tout au long de son récit et cette douceur réconforte un peu… [ la paisibilité que ça peut donner de regarder un corps qui respire sans savoir, magie douce … ]

Anne Bert

La solitude de l’ours polaire de Louis-Stéphane Ulysse,
E-Fraction Éditions- mars 2013.
Livre numérique   accompagné d’une musique originale composée par Caroline Duris.   Prix : 3,99 euros.

C'est un livre spécialement conçu pour iOS mais l'éditeur met à disposition sur son site une version du livre avec la musique au format mp3 pour les autres supports.

SOURCE : http://salon-litteraire.com/fr/livre-numerique/review/1828154-la-solitude-de-l-ours-polaire




LA SOLITUDE DE L'OURS POLAIRE / COUVERTURE


HAROLD /JEAN-LUC DOUIN / LE MONDE



Cinéma, littérature... Hitchcock présente bien


LEMONDE | 21.09.10 | 16h29  •  Mis à jour le 21.09.10 | 16h29


Le cinéaste britannique Alfred Hitchcock lors d'une conférence de presse pour son film "Psychose" à Paris, le 18 octobre 1960.
AFP/STF
Le cinéaste britannique Alfred Hitchcock lors d'une conférence de presse pour son film "Psychose" à Paris, le 18 octobre 1960.

Les cinéastes suffisamment légendaires pour être transformés en personnages et être incarnés par des acteurs ne sont pas pléthore. Ce fut le cas de Charlie Chaplin, de Sergueï Eisenstein, deFriedrich Wilhelm Murnau. Et aussi d'Alfred Hitchcock, auquel Dan Fogler, Anthony Hopkins etLomax Study ont tour à tour prêté leurs traits. Un certain Ron Burrage hérita trois fois de ce rôle, avec d'autant plus de facilité qu'il est le sosie officiel du maître du suspense. Son apparition dansLooking for Alfred, en 2004, valut l'International Media Award du court-métrage à son metteur en scène, le Belge Johan Grimonprez.


Revoilà les deux compères cette semaine, dansDouble Take : un film de montage de Johan Grimonprez dans lequel Ron Burrage cherche à tuer Hitchcock, et vice versa. Collant des bouts d'archives télévisuelles, des plans de films du cinéaste - dont un florilège de ses apparitions dans ses propres films - et des scènes tournées par ses soins sur une bande-son où il imite la voix d'Hitchcock, Grimonprez orchestre un récit manipulateur sur le thème du double.
La rivalité entre les deux Hitchcock (le vrai, le faux) est illustrée, entre autres, par un habile patch-work, mixage d'images des activités de Ron Burrage comme liftier à l'hôtel Claridge ou comme serveur au Savoy, et d'inserts de tasses de café dans les films de Sir Alfred. Pour semer le doute, Grimonprez joue sur la confusion créée par Hitchcock cinéaste et la série télévisée qu'il présenta (était-ce le même ?), rappelant la rivalité qui opposait alors les deux médias, une guerre froide coïncidant avec les rapports glacés entretenus entre l'Ouest et l'Est, Nixon et Khrouchtchev.
Métaphore d'une invasion
Il juxtapose les menaces de cette crise politique internationale et l'occupation des foyers par le petit écran, au moment même où Hitchcock tourne Les Oiseaux (1963), métaphore d'une invasion ennemie. Et donne à réfléchir sur la frontière floue qui sépare réalité et fiction, sur la paranoïa, l'art de détourner les images...
C'est aussi le tournage des Oiseaux qui a inspiré à Louis-Stéphane Ulysse un roman au fantastique déroutant dans lequel la glaciale actrice Tippi Hedren vit une idylle inattendue avec l'un des figurants du film : un corbeau. Harold (Le Serpent à plumes, 344 p., 19 euros) est le nom de ce volatile blessé, dangereux, qui séduit la blonde frigide par un battement d'ailes, rendant Hitchcock jaloux et furieux.
Et longtemps après la fin de ce film où des oiseaux se révoltent contre les humains, le soupirant devenu indésirable vole au-dessus de la demeure de l'actrice, s'éloignant de la fenêtre de sa chambre au moment où elle commence à se déshabiller.
Les studios s'arrachent par ailleurs les droits d'adaptation au cinéma du livre de Robert Graysmith paru cette année aux Etats-Unis : The Girl in Alfred Hitchcock's Shower (Berkley Books, en anglais, 320 p., 21,34 €). Auteur du Zodiac transposé à l'écran par David Fincher, Graysmith raconte comment il a retrouvé la trace de Marli Renfro, la strip-teaseuse qui se dénuda à la place de Janet Leigh pour la scène de douche du film Psychose.
L'écrivain américain était tombé en 1988 sur un article de journal annonçant le viol et le meurtre de "la doublure de Janet Leigh". Enquête faite, il s'agissait de Myra Davis, la doublure lumière de la star, effectivement retrouvée nue sur son lit, étranglée. Marli Renfro, elle, vivrait dans le désert des Mojaves, au sud de la Californie, après être réapparue au cinéma dans Tonight for Sure(1961), premier film de Francis Coppola, dans un rôle de nudiste.
Cette scène de douche de Psychose inaugure Point Oméga, le roman de Don DeLillo qui vient de paraître en France, chez Actes Sud. Projetée au ralenti dans une salle du MoMa, à New York, elle hypnotise un visiteur qui se mue en " ombre contre le mur". Symbole de ce que dénonce Don DeLillo : un minéral soumis aux images.
Jean-Luc Douin

HAROLD / MAXENCE GRUGIER / SITE "FLUCTUAT.NET"

LA FONDATION POPA / UNE VOIX DANS LA FOULE





LA FONDATION POPA / MILLE FEUILLES


Parfois, dans la ville, Metzler peut faire ça aussi : passer sous les
fenêtres de quelqu'un dont il ne se souvient pas. Cela peut être une nuque
de femme, un visage sans traits, un chignon, un corps assis à la table
foncée du salon. Est-ce qu'il y a des enfants qui jouent quelque part ?
Non, il est sûrement trop tard… Une sonnerie de téléphone… Ce n'est pas
ici.
La radio déroule une bande-son sans commune mesure avec l'inquiétude
éprouvée à l'endroit de Metzler. Quelques occupations, quelques images
dans la télé, et la silhouette se sent au même moment dans le quotidien et
son dehors. Plus rien ne peut être pareil puisque l'homme auquel elle
pense n'est plus dans la même réalité. Il faut pourtant continuer. Il faut
bouger, penser, être actif et faire avec.
Lorsque le soleil est là, la silhouette se dit que tout serait plus facile
dans l'obscurité, mais une fois dans le noir, quand le soleil se couche,
elle en vient à regretter cette absence de lumière.

La Fondation Popa, septième roman de Louis-Stéphane Ulysse s'annonce comme
une belle surprise. Evocation surréaliste, parfois ironique et un peu
cruelle du monde de l'art et de l'art dans le monde, mais aussi roman
autour de la création, la mémoire et la transmission, La Fondation Popa ne
manque ni d'élégance, ni de qualités. Si son style extrêmement pur évoque
étonnement les grands de la ligne claire (Hergé, Edgar P. Jacob, Yves
Chaland et Ted Benoît), le roman emprunte aussi au charme suranné des
Perec, Raymond Roussel ou Kafka, tout en débordant parfois vers les
excentricités contemporaines d'un Will Self. Au fil des pages on croise
Buddy Holly, Yma Sumac ou Madame Pompidou, sur fond de Devo et de Jonathan
Richman… Décidemment, David Calvo, Fabrice Colin, Stéphane Beauverger…
Ulysse. Nos auteurs francophones relèvent la tête on dirait.

Coming soon sur Flu le mag : entretien avec Louis-Stéphane Ulysse
La Fondation Popa
Louis-Stéphane Ulysse
-à paraître en janvier 2007 (Edition du Panama)





LA FONDATION POPA / NUMERO



LA FONDATION POPA / LE SOIR



LA FONDATION POPA / LA DEPECHE DU MIDI


Interview Louis-Stéphane Ulysse
"J’écris en suivant mes émotions, et les autres peuvent bien faire ce qu’ils veulent !"


Dans une rentrée littéraire bien morose, La fondation Popa a créé une véritable lueur de gaieté. Septième roman de Louis-Stéphane Ulysse, le livre nous plonge dans le milieu parisien de l’art contemporain, au centre duquel évolue Meltzer Popa, double fantasmé du mythique Andy Warhol. Après une terrible amnésie, Popa retourne dans sa fondation, sanctuaire artistique dans lequel évoluent ses domestique, galeriste, résidents et une certaine Madame Pompidou, qui guidera Popa sur les traces de son passé.
Mêlant réalité et onirisme, La fondation Popa est un ouvrage à découvrir absolument, tant il dénote avec le paysage littéraire francophone d’aujourd’hui. Nous avons demandé à son auteur de nous en dire plus sur son travail.




La fondation Popa est un livre extrêmement riche et singulier. Pourriez-vous nous le résumer ?

C’est pas facile… En le pitchant, on peut dire que c’est l’histoire d’un peintre qui perd la mémoire, et qui va courir après son passé. Il va en découvrir des bribes, mais qui ne lui ramènent pas exactement ce qu’il attendait, jusqu’au moment final. Il va y découvrir qui il était vraiment… et qui ne correspond pas exactement à l’image qu’il avait de lui.


L’histoire est située dans le monde de l’art contemporain. En quoi ce milieu se caractérise-t-il des autres univers artistiques ?

Ce que je voulais surtout, c’était trouver une sorte de vase clos, de bocal à coté du monde. Et j’ai pensé que le milieu de l’art contemporain, par son coté un peu désuet, à part, collait bien à cela. Dans un tout autre domaine, j’aimais bien cette ambiance, dans Tintin, lorsque Hergé emmenait ses personnages au château de Moulinsart. Ca crée une sorte de huis-clos, cela reconstitue une sorte de famille, avec des personnages récurrents. Et je souhaitais fonctionner un peu sur ce mode pour ce roman.

Avez-vous fréquenté ce milieu ? Comment l’avez-vous perçu ?

Je le connais un peu, j’avais quelques amis qui y travaillaient. Mais ce n’est pas un monde avec lequel j’ai une réelle proximité, comme la littérature ou le cinéma (pour lequel je travaille en ce moment).

Votre personnage principal, Meltzer Popa, rappelle fortement Andy Warhol. Que représente pour vous le fondateur du Pop Art ?

Pour moi, Warhol est quelqu’un qui est allé au bout d’un système. Vingt ans après sa mort, on est toujours coincés dans les bases qu’il a posées, tant au niveau de l’image que du son, grâce à l’aide qu’il a donné au Velvet Underground. Encore aujourd’hui, lorsque l’on feuillette des magazines people ou de mode, on se rend compte que l’empreinte de Warhol est toujours très présente. C’est un artiste qui avait plus qu’un coup d’avance sur la société.
De plus, c’est un personnage qui me touche. Au delà de ses extravagances, de son coté très mondain, j’aime énormément sa relation avec le travail. Au quotidien, il est focalisé sur son boulot. Cet homme est finalement un bon modèle.

Paradoxalement, vous êtes assez dur avec votre héros Meltzer Popa. Est-ce que c’est dans le but de contrebalancer cette admiration qu’on peut avoir pour Warhol ?

Oui, tout à fait. Il s’agissait de montrer que l’on peut être admiratif sans être dupe, Il s’agissait de montrer tout de ce qu’il peut y avoir de positif et génial dans le personnage, sans pour autant être aveuglé par lui. On connaît tous le contraste qu’il peut y avoir entre le talent artistique que peut avoir, par exemple, Mozart, et les problèmes qu’il rencontre au quotidien. Meltzer Popa a en lui la même dualité, du moins j’espère qu’on la ressentira. C’est à la fois un mec pas très sympathique, mais l’on est quand même un peu accrochés à son univers, à ce qu’il renvoie.


Voyez-vous, en tant qu’écrivain, un avantage à vous inspirer de personnalités connues plutôt qu’à créer des personnages de toutes pièces ?

Les personnalités interviennent dans le roman en tant qu’icônes. Par exemple, le personnage de Madame Pompidou est là pour prendre le contre-pied de l’image que les gens de ma génération peuvent avoir d’elle, un peu désuète ou “vieille France”. Le but était de montrer cette façade et creuser, creuser, jusqu’à pouvoir montrer quelque chose d’un peu plus humain. En même temps, cette démarche est un écho au travail de Warhol, qui était très branché people ou night-clubber, puis aller chercher derrière et montrer la quotidienneté des personnages, leur soucis, leurs petits chagrins.
Mais lors de l’écriture, je n’ai jamais chercher à théoriser le livre : je me suis laisser guider par les personnages, avec ma sensibilité du moment.

Le livre fait se télescoper personnages de fiction et connus, mais aussi divers styles d’écriture et de narration (récit, poésie, fantastique…). Que souhaitiez-vous exprimer avec cette diversité ?

Le but était de se rapprocher du “réalisme merveilleux”, que l’on trouve chez des auteurs sud-américains tels que Roberto Bolano, ou dans la période française de Luis Buñuel. On vous y raconte une histoire qui au premier abord est abracadabrante, à coté du réel. Lorsqu’on la termine, on a fait un beau voyage, mais l’on se rend vite compte que l’histoire nous renvoie à des choses du quotidien. Tout cela sur le plan émotionnel, bien sûr, sans jamais rentrer tenter d’intellectualiser la démarche.

Le récit débute au moment où son personnage principal perd la mémoire. Cette amnésie a-t-elle été un tremplin pour créer les situations rocambolesques ou irréelles qui jalonnent le récit ?

Complètement. Pour valider la démarche, que ce récit fonctionne un peu, il fallait faire table rase du quotidien. Et cette amnésie était le symbole de cette démarche. Mais avec le recul, je me rends compte que c’était aussi un moyen d’enterrer ce que j’avais fait avant, comme auteur, de me sortir de mes boulots pour la télé ou le cinéma. Et me dire je me dégage de tous les acquis que j’ai pu ramasser, je pars sur tout à fait autre chose, et je fais confiance à mon instinct.
Le but était donc de se dégager de toutes les logiques de carrière, d’éditeur, pour faire le bouquin que j’avais envie d’écrire, sans même savoir si j’aurais l’envie de le lire ! J’ai cependant connu de nombreuses interrogations pendant l’écriture, notamment la peur d’être largué, pas assez moderne.

Ce sentiment était-il lié au courant créé par les diverses auto-fictions et autres biographies romancées, dont votre ouvrage est le parfait contre-pied ?

En partie, mais en fait il n’y a pas de crainte. Je viens de la génération des premiers écrivains Florent Massot, en 1989, avec Viriginie Despentes, Ann Scott ou Patrick Eudeline. On s’est ensuite retrouvés chez J’ai Lu, avec Marion Mazauric. J’y ai publié mon premier roman, Soleil sale. Il y a trois ans, mon sixième roman, De l’autre côté de la baie, est paru. J’ai alors senti que j’étais arrivé au bout de quelque chose dans ma carrière d’écrivain, et j’ai choisi de ne plus faire la publicité d’une émotion qui n’existait plus. J’ai alors choisi de suivre mon instinct, et de faire comme si La fondation Popa était mon dernier livre…

A la parution du livre, vous avez créé un blog prolongeant l’univers de ce dernier a été créé. Pourquoi cette initiative ?

Là aussi, c’est une démarche très complexe. Ce n’est pas un blog d’auteur à proprement parler, car on peut très rapidement tomber dans la compulsion, le « je vous aime mais si vous ne m’aimez pas, je vous emmerde, et vous avez rien compris » (rires). L’objectif de ce blog est vraiment de prolonger l’univers du livre. C’est un ouvrage très important pour moi, à cause duquel j’ai quitté Flammarion, je l’ai réécrit plusieurs fois… Mais en arrivant aux Editions du Panama, il y avait des choses que je n’arrivais pas à lâcher. Le but du blog était donc de compléter le livre sur le blog, avec des articles sur des personnalités ayant nourri le livre, sans pour autant y apparaître.

La fondation Popa de Louis-Stéphane Ulysse, Editions du Panama, 320 pages, 17 €


Pour retrouver Culture café, le site de Christophe Greuet, cliquez ici

LA FONDATION POPA / RADIO CAMPUS


Sélection Février-Mars 2007
Emission L'OPERA DES DIEUX / RADIO CAMPUS
1.Rip it up & Start Again de Simon REYNOLDS (Allia)
2.Le Tunnel de William H. GASS (Le Cherche Midi)
3.Boys in the Band de David BRUN-LAMBERT (Denoël)
4.La Fondation Popa de L.-S. ULYSSE (Panama)
5.Microfictions de Régis JAUFFRET (Gallimard)
6.Dans les Rapides de Maylis de KERANGAL (Naïve)
7.Bilan Provisoire de Cyrille PUTMAN (Calmann-Lévy)
8.Island Song d'Alex WHEATLE (Au Diable Vauvert)
9.Devenir Mort de Christophe PAVIOT (Hachette)
10.PUNK de Bruno BLUM (Hors-Collection)
11.American Black Box de Maurice G. DANTEC (Albin Michel)
12.Inversion de Brian EVENSON (Le Cherche Midi)
13.Foudres de Guerre de Benjamin BERTON (Gallimard)
14.Les 69 Tribus du Rock de Marc-Alexandre MILLANVOYE & Tania BRUNA-ROSSO (Scali)






LA FONDATION POPA / FEMMES D'AUJOURD'HUI



Entre poésie et surréalisme **

« Lorsque j’étais petit garçon, ma mère disait souvent qu’un homme devenait heureux à partir du moment où il perdait conscience de ce qu’il était. En ce sens, Metzler Popa peut donc aujourd’hui se considérer comme un homme heureux puisqu’il ne se souvient strictement plus de rien… »
Qui est vraiment Metzler Popa ? Le plus grand artiste de son siècle, un faussaire sans foi ni loi ou, plus simplement, un amnésique perdu dans son passé ? Fanfare mélancolique de personnages surréalistes aux blessures secrètes, La Fondation Popa, est un univers décalé où l’on croise Buddy Holly, Yma Sumac, Madame Pompidou, Charles Trenet, des œuvres d’art facétieuses (Les Plus belles fleurs de la fondation, 10 poissons 10), un peintre transsexuel uruguayen, des petits artistes chiliens particulièrement gastronomes, avant de retrouver un monde finalement pas si éloigné du notre. Une écriture fraîche, aérienne, et un univers poétique délicieux.

La Fondation Popa, ed. du Panama, 17 Euros.

Sophie Godin in "Femmes d'aujourd'hui", 11 juin 2007.

LA FONDATION POPA / CHRONICART



Prix du style et prix Sade 2007
Livres Mardi 4 décembre 2007

Deux ultimes récompenses pour clôturer la saison des prix 2007 : le Prix du Style" (voir le site) décerné chaque année à "un ouvrage d'expression française pour sa qualité stylistique, écrit par un auteur vivant et publié dans l'année écoulée", est revenu à Louis-Stéphane Ulysse pour son roman La fondation Popa (Panama), l'emportant dès le premier tour sur une rude concurrence ("Icare et I don't", Alain Borer, Seuil ; "L'Autre rive", Georges-Olivier Chateaureynaud, Grasset ; "Le Vampire de Ropraz", Jacques Chessex, Grasset ; "Tom est mort", Marie Darrieussecq, POL ; "Rideau de verre", Claire Fercak, Verticales ; "Avant, pendant, après", Jean-Marc Parisis, Stock). Quant au Prix Sade, il a été remis à Dennis Cooper pour l'époustouflant Salopes ("The Sluts", en v.o., chez P.O.L), un roman extrême mais passionnant sur lequel nous n'avions pas tari d'éloges lors de sa sortie (lire notre chronique). Il l'emporte notamment sur le très médiatique "Roman sentimental" d'Alain Robbe-Grillet, dont la présence dans la liste a obligé son épouse Catherine, membre du jury, à ne pas prendre part au vote au premier tour.



LA FONDATION POPA / IN BETWEEN




Posté le 19.11.2007 par inbetween
Liste non exhaustive de ce qui me transporte pour tenir mieux debout et me sentir en vie, un peu plus...

Christophe Honoré Eric Jourdan Edmund White Philippe Besson
Michael Cunningham Rodrigo GarciaVirginie Despentes Arnaud Cathrine
Virginia Woolf Louis-Stéphane Ulysse Augusten Burroughs E.-M. Cioran
Sarah Kane Guillaume Le Touze Dominique A Air Archive Chemical Brothers
Craig Armstrong Alain Bashung Benjamin Biolay Björk Brian Jonestown
Massacre Etienne Daho Death in Vegas Dionysos EditorsGodspeed You!
Black Emperor Gomm Hooverphonic David Lynch Pedro Almodovar...


LA FONDATION POPA / JOEL JOANEST


- Bonjour Louis-Stéphane Ulysse…

- Bonjour.

- Ce qui me frappe avec votre dernier roman, « La Fondation Popa », c'est le changement radical de style par rapport à vos autres livres ?

- Oui… Je ne peux dire que : « Oui », je ne vois pas ce que je peux dire d’autre, là, aujourd’hui, comme ça… Bon, j’ai une idée, un sujet, un fond ; après, à partir de ce fond, je vais laisser venir une forme… En général, je n’ai pas qu’une solution, mais plusieurs, c’est toujours un moment de mauvaise excitation pour moi, le moment où je dois faire un choix, c’est vraiment violent, à se cogner la tête contre les murs… Quand « La Fondation Popa » n’arrivait pas à « s’écrire », quand j’hésitais sur un choix, une fois, je me suis vraiment cogné la tête contre un mur…

- Ça vous a aidé ?

- Non, ça m’a fait mal sur le coup, ça m’a calmé quelques minutes, je me suis fait peur après… Comme je suis hypochondriaque, et comme il n’y avait pas de bleu, je me suis dit que je m’étais sûrement fait un truc grave… Ça m’a distrait un peu dans la journée, ça m’a éloigné de la décision, du choix que j’avais à prendre… Dès fois, je vais dans les églises, j’aime bien celle de Saint Germain l’Auxerrois, près du Louvre… Je fais des courses dans une grande surface, ça aide, il n’y a pas de si grande différence entre choisir une marque de yaourts et choisir un style d’écriture… Le plus souvent, je sais que c’est bien quand j’écris sans réfléchir ; dans ces cas-là, la forme me donne le fond sans vraiment avoir à y penser… La vérité, c’est que je n’aime pas vraiment écrire. J’aime être dans un univers, avec les personnages, j’aime vivre avec eux, mais l’écriture en elle-même ne me prend jamais beaucoup de temps, ce sont les corrections qui me prennent du temps, le montage aussi ; j’ai rarement écrit « tout droit », dans l’ordre ; pour celui-là, la fin a été finie avant le début, c’est de la couture, j’ai inversé pas mal de chapitres pour trouver une émotion différente… C’est souvent une question d’émotion… J’aime bien la notion de montage même si je crois que les deux prochains textes seront verticaux, écrits en ligne droite.

- Jusqu’où êtes vous, ou pas, votre personnage principal ?

- Mes textes sont les seuls espaces où je suis : « tout ». Je peux aussi bien être un homme qu’une femme, qu’une voiture, une chaise, une table, je mets de moi dans tout. Quand j’écris, je suis Dieu mais aussi les créations de Dieu, c’est sympa, c’est le retour au réel qui est flippant… Non, en fait, c’est peut-être ça aussi qui me permet de ne pas souffrir du réel. C’est pour ça que la phase promo est vraiment un truc insupportable pour moi, j’ai des angoisses, l’anxiété est démultipliée, je ne sais pas faire ce travail là. Je saurais très bien le faire pour un autre auteur mais pas pour moi. Je n’aurais pas d’anxiété à lire ou jouer le texte de quelqu’un d’autre, je n’aurais pas de problème avec ça, mais là, je ne sais pas, c’est comme un blog d’écrivain, je trouve ça obscène, déplacé. Un bon auteur n’a pas à dire : « Lisez-moi, c’est un bon livre », c’est l’inverse de l’écriture, on tue le secret. On a besoin du secret pour lire comme pour écrire. La souffrance est de montrer son travail pourtant c’est ce qui fait sa valeur. Je n’ai pas de souffrance quand j’écris ; même si parfois, en vieillissant, il y a des moments où je me demande si c’est moi qui écrit… Je me demande parfois si je ne suis pas qu’un zombie qui capte par bribes des âmes qui passent.

- Comment vous considérez-vous par rapport aux auteurs français et comment expliquez-vous votre manque de reconnaissance ? Autrement dit avez-vous le sentiment d'être à votre place ?

- J’ai souffert dix ans de ma vie avec ça ; disons jusqu’à l’avant dernier, « De l’autre côté de la baie», je me suis fait du mal, je me suis laissé faire du mal, et j’ai forcément fait du mal ; aujourd’hui, je ne veux plus entendre parler de ça. Je n’écris définitivement pas pour ça. Le seul enjeu à ce niveau, pour moi, est de savoir qui va publier le prochain, comment et pourquoi. En ce moment, j’ai un éditeur avec qui je me sens bien, je crois qu’on est amis, c’est quelqu’un que j’aime vraiment… Maintenant, j’ai plus de mal avec la promo, la communication, je ne sais pas, c’est pas sain, c’est pas bien, il y a un truc violent : vous faites quelque chose d’unique, pas de meilleur ou de pire, mais juste cette notion là : « unique », et les autres vendent toute l’année des choses uniques… Je pense qu’à partir de là, c’est difficile de s’entendre, on fait semblant, dès fois on s’attache à la personne, je suis souvent … Non, je me piège souvent dans des rapports contradictoires, parce que pour moi, l‘écriture est liée à mon quotidien, c’est l’écriture qui m’a sorti de la merde où j’étais et qui, en même temps, m’empêche de vivre tout ce que je voudrais. Aujourd’hui, pour revenir à votre question, je suis à ma place, parce que ma place, c’est celle où je suis, par logique, personne n’est à ma place et je ne veux la place de personne. J’aimerais, disons que ça serait plus facile, si mes livres se vendaient mieux, c’est tout… Mais, fondamentalement, ça ne change rien à ce que j’écris… Le désir n’est pas là… Pour le reste, je ne me sens pas, ou plus, victime d’un complot ou de l’incompétence d’autrui, j’ai, au contraire, eu beaucoup de chances mais pas toujours les bons outils, la bonne intelligence pour les saisir. Il ne faut jamais oublier que personne ne vous force à écrire, c’est un choix.

- Pourriez-vous parler d'autres auteurs français avec qui il y aurait une communauté, un partage de vue ?

- Bof… Non… Je peux dire que j’aime lire mais je n’ai paradoxalement pas le temps de lire quand ce n’est pas lié à un projet. J’ai une culture de petit singe : je prends tout au moment où j’en ai besoin, je sais que c’est dangereux parce que ça donne une vision parcellaire du monde, on est vite en circuit-fermé dans ses préoccupations immédiates, et je suis très malheureux de ça. J’aime lire les gens que j’aime et dans ces cas-là je n’ai plus de subjectivité. Je crois que je suis un bon lecteur sur des données techniques, le rythme, la couleur, mais pas sur le fond. Je fais partie des gens qui pensent qu’au bout d’un moment tout se vaut… Il y a une polémique sur ça en ce moment, vous le voyez quand vous surfez sur internet : l’engagement, etc. En fait, c’est dans le prolongement des débats sur le « politiquement correct ». Les gens qui renient le « tout se vaut » sont souvent des gens qui, en deuxième intention, vont vouloir vous prouver qu’ils valent mieux que les autres… Je pense que la création est géniale justement parce qu’il y a un territoire de liberté ou chacun peut poser sa maison, construire son espace… On peut préférer aller dans la maison d’untel pour de bonnes et de moins bonnes raisons, mais de là à décréter que la maison d’untel où on aime aller est la meilleure du monde, c’est puéril, c’est fermer la porte des possibles. En fait il y a une réaction contre le « tout se vaut » parce que ça a été d’abord un argument utilisé par des gens qui voulaient être considérés comme des créateurs alors qu’ils étaient en premier lieu des raisonneurs, des justificateurs… Pour moi, Sartre, Debord ou Breton, sont des raisonneurs, sans doute de génie, mais je ne les aime pas, ils ne me séduisent pas. Mais, malgré tout, il vaut mieux rester sur le « tout se vaut », sinon on risque d’entrer dans un système vertical, un peu comme avec Sarkozy en politique aujourd’hui, où il y a le risque du manque de possibles, il y a un classement, avec des winners et des loosers, c’est le fonctionnement binaire, le « 0 » et le «1», le numérique, mais pas de variable, on est dans un loft, c’est le même système, c’est pour ça aussi que je trouvais que François Bayrou proposait une alternative très intéressante, honnête, simple… Et puis, toujours, au bout du compte, il faut se demander qui est habilité à dire : « c’est bien », « pas bien »… Un auteur n’a pas à se mêler du classement des auteurs, c’est se tromper de route ou s’engager sur une route plus que suspecte… Je ne dis pas que le champ de la création est nécessairement un truc de « dernier de la classe » mais j’ai commencé à écrire parce que je trouvais que c’était un domaine où on pouvait raisonner autrement qu’en tenant compte des « premiers de la classe ».Les gens qui ont écriture qui me plait en ce moment, c’est, dans des domaines variés, différents, ça peut être quelqu’un qui m’envoie un mail aussi… En français, j’aime bien, je sais pas, Philippe Garnier, Virginie Despentes, Jean-Pierre Théolier, Philippe Manœuvre, Claire Vassé, Antoine de Baecque, Thierry Théolier, Daniel Carton, Pierre Michon, Bergougnoux, Bracque, Raymond, Clavel…Garcia dans Livres-Hebdo aussi… Récemment, j’ai lu un très bon roman d’Agnès Lacore… Je lis ma fiancée aussi même si elle est essentiellement éditrice pour le moment, j’aime bien lire ses petits mots, ses petits mails… Je ne suis pas forcément dans le même engagement que les gens que j’ai cité et, pour certains, je n’aime pas ou ne partage pas leur vision du monde, mais ils ont tous ce truc qui fait que je les lis jusqu’au bout, comme si j’avais faim. Je ne crois pas à tous ces trucs sur l’engagement, je crois que ça participe encore et toujours au fantasme de l’écrivain quand on écrit pas ou mal. À partir du moment où l’on écrit, on s’engage…

- Si vous deviez ne retenir qu'une qualité à votre roman, laquelle ? Qu'est-ce que vous voudriez qu'on en retienne en premier ?

- Vous voyez, ça, c’est le genre de question que je n’aime pas et à laquelle j’estime que je n’ai pas à répondre. Si je me pose la question, et je me la pose forcément une centaine de fois, j’aurais une centaine de réponses différentes. De toute façon, la réponse au final, n’est jamais loin d’un truc du genre : « je vous aime, aimez-moi, je veux être riche et en bonne santé, je ne veux pas mourir tout de suite. » Si on dit : "je vous hais, détestez-moi, je veux rester dans ma merde et je vais crever", ce n'est qu'une variante de la même couleur.

- Il y a parfois une lecture perturbante, c'est général sur vos textes, je pense à « Toutes les nouvelles de mon quartier intéressent le monde entier », « Pourquoi les femmes n’aiment pas les petits garçons », « de l’autre côté de la baie » et bien sûr à « La Fondation Popa », on ne sait jamais jusqu'où vous êtes sérieux ? Jusqu'à quel point ?

- Je ne le sais pas non plus. Ce n’est pas une coquetterie quand je dis ça… Même dans la vie, je suis comme ça, je crois que c’est un truc qui me vient de mon père plus particulièrement, je ris assez facilement même dans les situations où il ne faudrait pas… Je peux être dans une colère assez violente et finir par en rire parce que, durant une fraction de seconde, je me suis vu en train d’être en colère… Je me fatigue de plus en plus vite de moi. En vieillissant, je supporte de moins en moins ma faculté au changement de registre… Je sais que c’est une forme de talent mais c’est un talent encombrant dont je ne sais pas quoi faire. Je pense que l’auteur, en général, se regarde beaucoup, il a une « double-détente », il vit et se regarde vivre ou prend des notes sur ça…Je peux très vite être amoureux, dans le sens large, de quelqu’un qui me fait rire, j’aime rire. Quand j’étais enfant, mon père me faisait rire, c’était une véritable drogue. J’ai été élevé dans un premier temps par ma grand-mère maternelle, c’était un personnage tout à fait surréaliste, une sorte de super-héros improbable, elle avait la volonté de plier le monde à ses besoins à elle... Lorsqu’on était en retard pour prendre un train, elle pensait que le train allait nous attendre… Elle pouvait arrêter une voiture au hasard en ville, lorsqu’elle avait un sac de courses trop lourd, pour qu’elle la remonte chez elle… Elle n’avait peur de rien… Je me souviens que lorsque, je ne voulais pas aller à l’école, ou lorsque j’étais trop triste, elle venait me chercher… Donc j’ai grandi, je me suis construit avec le rire, la dérision, le hors-norme…Là encore, c’est à double-détente : une enfance merveilleuse et en même temps préparant mal au monde des adultes…

- Comment travaillez-vous, quel est votre quotidien ?

- Depuis un an ou deux, je suis très désorganisé, parce que mon travail est partagé sur des projets avec des personnes différentes. Je pense que l’écriture télé m’a rendu paresseux. On peut parfois y obtenir un effet en moins d’une heure, là où dans un contexte plus créatif, il faudrait « creuser » sur huit heures. Ça aussi, c’est dangereux : se mentir à soi-même, truquer sans ne plus s’en apercevoir… C’est pour ça aussi que je suis devenu plus violent dans mon travail, je veux dire qu’il y a parfois un truc physique, je casse assez facilement ces derniers mois… C’est horrible parce que je ne trouve pas la solution, mais en vieillissant je deviens violent… Jusqu’à il y a deux ou trois ans, je n’y arrivais pas, ma violence me faisait peur, elle était emmurer en moi, au point d’en avoir des migraines, quelque chose ne sortait pas. Aujourd’hui, je n’ai pour ainsi dire plus de migraines mais j’ai un peu honte de mon comportement, de mes mots, il y a un truc qui s’est cassé je suis moins sensible au regard de l’autre.

- Avez-vous des objets, des rituels ?

- Je n’ai des rapports fétichistes qu’avec la personne que j’aime… Même plus d’ailleurs : plus on aime et moins il y a de la place pour la fétichisation… J’ai des cailloux, c’était mon surnom quand j’étais enfant… J’ai plein de galets, je bois de l’eau… Je déteste écrire le soir… L’idéal, c’est le matin tôt, juste après un petit déjeuner… J’ai tellement déménagé, que j’ai perdu le rapport au lieu : je peux écrire n’importe où avec n’importe quoi… Certains claviers de PC me gênent, ils sont trop lisses… Je travaille depuis peu sur un petit HP Omnibook reconfiguré et boosté, j’aime bien son clavier un peu lourd, comme les anciens Mac… J’ai du mal avec les écrans « vitre », ils m’éloignent du texte… J’aime bien le crayon noir, les blocs de papier… Je n’aime pas les cahiers, j’y ai toujours l’impression d’étouffer… Pour écrire, j’ai besoin de penser que je n’ai rien d’autre à faire… D’avoir chaud aussi. Je n’aime pas écrire quand j’ai froid.

- Pouvez vous répondre à la question sur la raison de votre envie à écrire ?

- Je préfère parler de mon envie à ne pas y répondre.

- Qu’est-ce qui a fait qu’un jour vous vous êtes décidé à montrer vos manuscrits, à vous dire : «C’est bon, je veux être édité » ?

- Je n’ai jamais su raisonner comme ça. La vraie décision, pour moi, ça été de laisser les autres, l’entourage, entrer dans mes textes… De moi-même, même si j’en rêvais, je n’aurais jamais osé faire ça… Jai deux sentiments avec l’écriture : le premier, c’est que ça ne me demande pas d’effort, ça coule tout seul, le plus souvent, mais, le second sentiment, c’est que ce n’est pas mon monde, je fais énormément de fautes en « premier jet », je n’ai pas fait beaucoup d’études, quand je vais dans ce milieu, je me sens toujours « pièce rapportée », je suis plus à l’aise avec le milieu du cinéma, pas les gens, on retrouve les mêmes partout, mais les problématiques : le montage, le son, l’image, le rythme, les acteurs…

- Quel est le livre connu que vous n’avez pas écrit mais que vous auriez aimé écrire ?

- C’est le problème… Quand je lis un livre, je suis souvent impressionné, si je vais jusqu’au bout, il y a une sorte de respect… Je pourrais répondre : « Tous les livres des autres » dès lors que je n’y sens pas de supercherie, de posture… Je pense que le plus important en littérature c’est l’honnêteté, c’est la voix…

- Si vous n’étiez pas devenu écrivain, vous seriez devenu quoi ?

- Un con qui pose des questions.

- Vous ne vous posez jamais de questions ?

- Si tout le temps. Un écrivain sans questions c’est un joueur de foot sans ballon, c’est pas très pratique…On cherche dans l’humain, on cherche des possibles…

- Quelles sont les limites de l’écriture, la vôtre, celle des autres, par rapport à langue aussi ?

- Je ne sais pas répondre à ce genre de questions.

- Je peux l’exprimer autrement si vous préférez…

- Pardon mais je préfère ne pas aller plus loin dans ce domaine. Je ne suis pas un intellectuel, je suis juste un adulte qui créer dans son coin, je n’ai pas d’analyse crédible à apporter sur la langue, la sémantique, et le rapport au réel, ce n’est pas mon boulot. Je ne suis ni sociologue ni critique littéraire, j’écris des livres.

- Quel est l’avenir, selon vous, du roman ? Comment prenez-vous en compte internet et, plus largement, l’éruption de la donne informatique ?

- Son avenir est à hauteur de son passé. Une fois que l’on a compris que le roman, la fiction écrite, l’écriture ne vivent pas dans le même temps que notre réalité, on a tout compris. La littérature est le lien le plus naturel entre « ce qui a été » et « ce qui va être », entre les morts et les vivants. Pour moi, internet est un outil informatif, la littérature n’est pas le cœur d’Internet. Quand ça marche, c’est que ça aurait pu marcher sur un autre support. Les blogs d'écrivains tournent assez facilement au pathétique quand on sent qu'il s'agit de prsonnes qui profitent d’un espace sans contrôle pour dire n’importe quoi, la plupart du temps pour se justifier, s’autoproclamer. C’est du positionnement. Maintenant, qu’il y ait des écrivains qui se fassent connaître ou qui émergent du net, ça me semble logique, naturel, mais ça ne donnera rien d’autre, hormis des spécificités purement techniques – longueur des phrases, langage, etc. – qu’un écrivain « old school ». Je veux dire qu’un écrivain est un écrivain, qu’il vienne du blog ou de la boucherie Sanzot, ça ne change pas le problème. Le problème, ici, est toujours le même : l’écriture est le fait d’une élite blanche. Pour moi, l’enjeu est là : comment l’écriture est transformée par des gens qui viennent d’ailleurs, d'autres pratiques, d'autres racines, qu’est-ce que ça va donner dans le pot commun, est-ce que ça va le modifier, détourner le cours de notre fleuve et jusqu’à quel point… Les podcasts d’écrivains sur internet, c’est des trucs de petits blancs qui jouent à la marchande… On se trompe de bataille, d’enjeu… Ou alors il faut que cela soit poussé à l’excès comme Thierry Théolier et son Blackblog. Le blog de Virginie Despentes était très réussi aussi. Concernant des enjeux plus lourds sur l’avenir, Steiner évoque des civilisations sans écriture, ça a existé, ça peut exister… Il n’y a jamais eu de civilisation sans musique mais sans écriture, oui… Donc ont peut vivre sans écrire… Ou sans avoir à en parler… La donnée informatique, c’est autre chose : le binaire, le numérique, sil doit y avoir une zone d’influence, de contamination, elle est là. Internet me sert juste à me renseigner sur les logiciels ou les automates d’écriture, c’est le tuyau pas le contenu. On avait eu l’idée, il y a quelques temps, de faire un site similaire pour l’écriture aux « Stratégies obliques » de Brian Eno… Un site regroupant tous les logiciels, les conseils, les trucs pour écrire de la fiction, les conseils juridiques, les dons d’histoire… Par exemple, moi ça m’arrive souvent, j’ai un début d’histoire ou un pitch mais je sais que je ne pourrais pas le faire pour une raison X, pourquoi ne pas en faire le don à la communauté ? La seule règle était que tout soit anonyme, c’était beaucoup plus intéressant, honnête : pas de gestion d’égo, de ricanements, juste des outils pour bien bosser… On n’a jamais trouver d’investisseurs… La plupart des auteurs contactés faissaient la grimace quand ils comprenaient qu'il n'y aurait pas leur nom. J'ai laissé tombé, je ne sais pas qui s'en occupe aujourd'hui…. L’autre problème en vieillissant, c’est le rapport au temps, je n’ai pas le temps de tout.

- Justement, comment voyez-vous votre avenir littéraire ?

- Un crépuscule sans fin… Ou presque…

La Fondation Popa de Louis-Stéphane UlysseEditions du Panama350 pages.17 Euros.

http://lesvoixnoires.blogspot.com/



(crédit photo : Céline Nieszawer)