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Affichage des articles du juillet, 2007

PREMIÈRES LIGNES / LA FONDATION POPA




Cela a peu à voir avec le reste de cette histoire mais, il y a quelques années, on a retrouvé au fond d’une malle de vieux vêtements, des chansons inédites de Charles Trenet. L’enregistrement datait de la Seconde guerre mondiale, lorsque le chanteur séjourna plusieurs semaines à Buenos Aires.
Malgré les recherches effectuées en ce sens, il n’a pas été retrouvé de témoin direct de ces séances. Et tant parmi les proches du chanteur, qu’au travers des écrits qui lui ont été par la suite consacrés, rien ne vient expliquer un détail pour le moins troublant. En effet, parmi ces sept chansons exhumées du passé, les paroles du Peintre perdu commencent ainsi :
Metzler, Metzler, mon petit Metzler,
quand tu peins, quel est ton enfer,
et quand tu regardes les jours d’hier
que cherches-tu,  la tête à l’envers…
Or, on sait aujourd’hui que le chanteur et le peintre Metzler Popa ne se rencontrèrent qu’une vingtaine d’années plus tard. Et s’il est vraisemblable que le peintre savait déjà qui était Trenet avant de le rencontrer, aucun argument ne permet de croire à une quelconque réciprocité.
Quoi qu’il puisse en être, une fois nettoyées et remastérisées, les chansons inédites de Charles Trenet furent commercialisées sans grande conviction par un petit label, spécialisé dans les archives sonores et autres « chutes » de studio.
Contre toute attente, le succès fut immédiat. Au point que certaines personnalités s’emparèrent du phénomène pour le commenter et le décortiquer. C’est ainsi que dans un quotidien du soir, un célèbre philosophe vit dans cette popularité inattendue « Le goût pour une nostalgie régressive mais, plus encore, les métastases douteuses d’une France qui n’existe plus. »
Ailleurs, dans un hebdomadaire, un sociologue de renom évoqua, quant à lui, « Le magnifique chaînon manquant, enfin retrouvé, capable d’expliquer comment le génie du chanteur passa du statut de "fou chantant" à celui "d’institution poétique", oscillant entre le désuet et la plus parfaite ringardise. »


Trenet, Trenet, Charles Trenet… Le vilain gros monsieur rouquin qui terrorisait les petits garçons ; pédérastique chanteur céleste, satellite tournant autour d’un monde de pastel et d’azur… À sa mort, et malgré l’unanimité des hommages faux-cul, il y avait toujours ce sous-entendu dans les conversations, ce « oui mais » convenu, comme si chacun avait gardé une rumeur de son cru en arrière-boutique. La pédophilie et la Collaboration se superposaient à la silhouette du vieux rouquin hagard, trimballé de cocktails en réceptions, d’honneurs en consensuels galas d’adieu, comme une Pompadour qu’on n’osait même plus empailler de peur qu’elle ne tombe d’elle-même en poussière. Et derrière cette grande carcasse fatiguée, il y avait l’image d’une France figée dans une ruralité pétainiste, peuplée d’épiciers et de fromagers en blouse grise, avec leurs vilains secrets au détour d’un petit bois empli de fraîcheur. Et peut-être que l’Affaire Boulin, le rail fantôme de l’Aérotrain au-dessus des champs, son inventeur devenu fou lorsque le dernier prototype disparut dans les flammes, le sinistre car d’Émile Louis n’étaient finalement que de lointains échos de cette France-là.
En s’intéressant aux sept chansons retrouvées, les médias cherchèrent de nouvelles informations sur cet homme qu’on ne connaissait plus. Était-il vraiment ce qu’on en disait ? Un livre fut ainsi mis sur le marché par un grand éditeur parisien. Trenet noir. On y apprenait que Trenet était d’extrême droite, raciste, caractériel, achetait autant de voitures que de maisons – une par jour, dit-on, à la fin de sa vie –, arrosait ses fleurs en plastique en bougonnant contre les fausses blondes, consommant quatre-vingt cigares et quatre-vingt bières, le jour de ses quatre-vingt ans, ne buvant que deux litres de Cointreau, les jours ordinaires, et tombant malade lorsqu’il ne montait pas sur scène.
Et quoi encore ?
Tard dans la soirée, une chaîne privée se vanta d’avoir retrouvé le fils caché de Charles Trenet tandis que, quelques jours plus tard, une chaîne du service public présenta aux téléspectateurs le « vrai » petit-fils du célèbre chanteur.
Au bout de quelques minutes, l’invité confia qu’il avait été violé plusieurs fois par son grand-père. Cependant, personne ne crut bon de faire remarquer que le supposé petit-fils était né quelques mois après la mort du chanteur. Mais après tout, peut-être que cela n’était pas si important…
Quelques semaines plus tard, on commercialisa un Trenet blanc sans plus de vérités que son négatif. On exhuma également des notes du cinéaste François Truffaut à propos du chanteur. « Il est impossible de deviner si la mise en musique a précédé la mise en paroles ou inversement. Comme les films de John Ford, ses chansons rendent dérisoire la vieille querelle de la forme et du fond, car elles sont en même temps une forme et un fond. »
Mais, déjà, l’attention était retombée. Tout semblait avoir été dit et plus personne n’écoutait vraiment. Le chanteur s’effaça à nouveau dans un sommeil sombre et distant, pareil au September song de Kurt Weill.
On effectua encore un sondage afin de mieux comprendre et analyser les raisons profondes d’un tel engouement. Mais, face à la question «Que ressentez-vous en écoutant les nouvelles chansons de Charles Trenet ? », il y eut tant de réponses différentes, qu’on abandonna bien vite l’idée de classification ; quant à fournir une explication valable, il est probable qu’on la cherche encore. Car, qu’on le veuille ou non, ces chansons, même lorsque les médias finirent par s’éloigner d’elles, donnèrent encore longtemps l’impression de flotter dans le ciel, au-dessus des têtes, entre les toits et les rues, au détour des fenêtres ou d’un simple murmure. Plus haut encore, dans les courants d’air, transparentes petites ménagères, les mains sur les hanches, à la fois sirènes élégantes et familières, brunes, blondes, mais toujours la main douce et attentive sur la nuque de leur progéniture. Elles se souvenaient de leur premier amour, goûtant la mélancolie sans jamais se plaindre, juste une discrète larme à l’œil en fin de repas familial, acceptant sans rien d’autre l’écoulement du temps… Ces femmes qui attendaient à la porte du garage, ces vieilles femmes qui allaient au bois et bouleversaient encore les oiseaux...
Au clair de la lune, les oiseaux du ciel
n’ont pas de fortune, ni ruche, ni miel,
ils déploient leurs ailes, ivres dans l’azur…


Comment une même chanson, une même mélodie, entrelacée aux mêmes mots, peut à ce point parler en particulier à des gens pourtant si différents ? Quelle en est la locomotion ? Quelle est la transmission ?
Ici, c’est une femme qui marche dans la rue ou un homme seul chez lui, des enfants qui jouent et ne restitueront que bien des heures plus tard, quelques notes qu’ils ne se souviendront pourtant pas avoir entendues… Des notes dans le ciel, un pont, et ces petites silhouettes s’entêtant à n’en retenir qu’un bout, en boucle, à le décliner pour mieux se l’approprier...


Quand le musée, le musée n’est plus éclairé,
tour à tour, toutes les statues endormies,
petit à petit, reviennent à la vie.
Quand le musée, le musée n’est plus éclairé,
un vieux gendarme, devenu veilleur de nuit,
ronfle et dort sans le moindre souci.
Mais un soir, mais un soir où le ciel est bien noir,
surpris par la foudre, les éclairs et la pluie,
le vieux veilleur entend de drôles de bruits.
Son musée, son musée n’est plus éclairé,
et le vieux veilleur de nuit reste foudroyé,
par la vue de ses statues enfin réveillées…


Là, c’est une après-midi entre deux lumières, quand le printemps hésite encore à sortir. Tout à l’heure, au-dessus des grilles fermées de la fondation, la pluie est passée en averse durant quelques minutes. Pourtant, dans la file, de l’autre côté, personne n’a songé à bouger. Chacun se protégeait comme il le pouvait : un parapluie, un journal, un vêtement, un programme de l’exposition ou même un simple bout de carton. Et l’eau filait à gros bouillons, dans les rigoles et les caniveaux. Jusqu’au moment où les grilles s’ouvrirent enfin. Alors, les visiteurs traversèrent l’immense parc de la fondation, peuplé d’arbres et de sculptures, pour arriver dans le hall. La verrière leur renvoyait un brouhaha qui les séparait du reste du monde. Dans les escaliers, tout ce bruit n’était déjà plus qu’une rumeur. Une fois arrivé au premier, il ne restait que l’écho des pas résonnant de salle en salle, jusqu’à cet espace blanc et lumineux, avec ce canapé orange posé en son milieu… Modernité démodée, supercherie sans conséquence, simplicité parfaite, symbolique creuse ou empreinte de mystère… Quelle importance, puisqu’ils étaient tous venus jusqu’ici pour voir ce canapé.
Un visage de femme paraît hésiter sur ce qu’elle doit penser. Plus loin, un homme fronce les sourcils et détaille le canapé avec la plus grande des méfiances. Une jeune femme un peu forte, chargée d’un lourd sac à dos, s’approche et ferme les yeux comme pour entrer en communication avec l’objet. Il paraît qu’elle attend depuis l’aube. Peut-être va-t-elle bientôt s’évanouir ou tourner sur elle-même, comme une toupie touchée par la beauté mystique de tout cela.
Derrière, il y a un œil grand ouvert tandis qu’à côté, une bouche trouve une oreille complice. Plus loin encore, c’est le bout des lèvres pour un mot murmuré, un rire étouffé… Près de la fenêtre, une petite fille regarde l’arc-en-ciel naissant dans le parc. Son frère la rejoint pour l’aider à compter les visiteurs qui passent en contre-bas. Mais, à cet instant précis, ce qui relie toutes ces vies, pourtant si différentes, c’est cet objet posé là comme s’il était au centre d’elles-mêmes… C’est un canapé, un vieux canapé orange… Et il se trouve que c’est également la dernière œuvre de Metzler Popa.


… Et depuis, ami…
Quand le musée, le musée n’est plus éclairé,
devant le vieux veilleur de nuit statufié,
une à une, toutes les statues se mettent à danser...
Car avec le diable, elles aiment bien s’amuser.